Quel a été votre moteur pendant toutes ces années ?
Pour arriver à tout mener de front, j’ai travaillé de cinq heures le matin à dix heures le soir.
A part les bouteilles que j’ai achetées pour ma cave, tout mon monde est là, au cœur de cette maison, dans cette galerie… depuis toujours. Comme je n’avais pas l’occasion ni le temps de voyager, il fallait que je trouve une solution pour m’évader. Donc, une fois que la reliure a commencé à tourner, j’ai décidé de m’entourer de peintures pour voyager, rêver à travers elles. Il fallait que je fasse autre chose que la reliure pour ne pas sortir de ce métier comme un naufragé.
Il fallait que je vive quelque chose de fort, d’aéré, que je m’échappe du quotidien !
Je crois que la nature - il faut savoir l’écouter - m’a aidé à prendre cette décision. Ballens est situé au pied du Jura et nous avons essuyé deux terribles coups de Joran. Le vent s’est littéralement engouffré dans la grange avant de ressortir par le toit… C’était le moment d’agir! J’en ai profité pour transformer la maison et créer un espace d’exposition équipé pour recevoir des artistes professionnels. Mais lorsque j’ai commencé, je ne connaissais personne et pas grand-chose à l’art contemporain.
C’est le peintre Hans Nussbaumer qui m’a encouragé dans mes premiers pas. Grâce à une amie, j’ai eu la chance de le rencontrer. Nous avons fait connaissance chez lui, à Chevilly, autour d’une bouteille de blanc et nous nous sommes compris. Lorsqu’il est venu à Ballens, il m’a dit : « Je n’ai jamais vu cela de ma vie… construire un espace d’exposition de cette qualité spécialement pour les artistes ! Je quitte la galerie Vallotton pour venir chez vous. »
Il est hélas décédé avant que je ne puisse lui consacrer une exposition personnelle…
Qui sont vos artistes ?
Afin de donner son premier souffle à la galerie, Nussbaumer m’a suggéré de faire une exposition de groupe. Il a invité autour de lui des collègues : Jacques Tyack, Jean-Claude Hesselbarth, Fernand Favre et Maurice Perrenoud. L’exposition était présentée par René Berger, conservateur du Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne. Ça a été un succès considérable. Au vernissage, ces artistes m’ont présenté Kurt von Ballmoos, peintre qui a fait l’objet de la 2e exposition et que j’ai ensuite régulièrement réinvité.
Depuis, je n’ai jamais arrêté. Mon plaisir est d’avoir des artistes à mes murs, de vivre avec leurs œuvres et de partager cette passion avec les autres. L’instinct, le regard sont plus importants que la parole. J’invite les artistes dont la peinture, la sculpture, le dessin, la gravure m’attirent et je collectionne la peinture qui me plaît. C’est tout ! Je ne suis pas un petit chien dressé et n’ai pas besoin de beaux discours pour avancer, c’est comme ça. On ne parle pas de la peinture. On la regarde, on la voit.
Je me rappelle un jour m’être couché sur le sol de la galerie, avec un ami collectionneur, pour admirer les œuvres de Vieillefond. Nous étions contents, tout simplement.
J’ai toujours aidé les artistes dans la mesure de mes possibilités.
J’ai agi exactement la même chose avec Maurice Pittet. Je devais partager cette aventure avec lui. Je l’ai aidé. Je gère aujourd’hui son fond d’atelier et lui ai consacré un livre. Pittet est un grand créateur de notre époque… Il vivait dans une grande pauvreté, souffrance et solitude. J’ai passé avec lui, dans son atelier, des nuits entières. Des moments inoubliables !
Parlez-nous de l’Espace Endives…
L’aventure continue puisque j’ai agrandi mes cimaises en louant dans le village l’espace des Endives. J’ai transformé cet ancien local consacré à la culture des endives en salles d’exposition, parce que j’aimerais pouvoir, parallèlement aux artistes que je présente, remontrer les œuvres que j’ai acquises auprès d’artistes qui ont passé chez moi depuis trente ans. La vie est courte, je dois vivre mes émotions jusqu’au bout. Si je n’étais pas poussé par ce moteur, il y a longtemps que je serais loin !
Lorsque j’ai ouvert la galerie à Ballens, village qui m’a vu naître, on m’a pris pour un inconscient. Mais j’ai passé outre le regard des gens d’ici. Je ne me suis pas laissé abattre par leur raisonnement un peu exigu. Même incompris d’eux, j’ai continué à avancer, à agir, car j’ai toujours cru à mon aventure. Je crois que le temps commence à me donner raison.
Aujourd’hui, des jeunes venus de l’extérieur s’installent à Ballens et s’intéressent à la galerie. Je pense par exemple à ce jeune couple accompagné de ses enfants, qui habite au village depuis quelques mois et qui vient régulièrement voir mes expositions. Pour moi, c’est comme un levé de soleil…
Et l’aventure continue !
J’ai commencé mon voyage avec la lumière des tableaux de Nussbaumer et désire finir mes jours devant ce Jura que j’aime tant, dans la lumière de ce pays qui me fait rêver, entouré par les artistes et par celles et ceux qui partagent mon univers ; sans oublier Adélaïde Siffert, ma collaboratrice et compagne depuis dix ans, merveilleux cordon bleu… pour ceux qui ont la chance d’êtres invités à sa table.
J’ai vraiment envie de vivre encore dix ans, car je ne suis pas encore au bout de ma route !
Propos d’Edouard Roch recueillis à Ballens par Armande Reymond en février 2011 |